N°4 L'homme au saxophone

25/02/2014

Février 2013, quelque part dans le Sud de la France
Les premières fois sont souvent des échecs.Parmi toutes ses premières fois, la première fois qu'on se fait plaquer est particulièrement douloureuse.
Elle m'avait largué le jour de la saint Valentin et avait appliqué la politique du "On reste amis" une semaine, pour ne pas trop me blesser.
Au terme de cette semaine de transition, l'effort de faire bonne figure m'avait déprimé. Et j'errais de nouveau seule en ville le mardi après-midi. C'était mes cinq heures à rien faire, où aucun de mes amis de l'époque ne pouvait me tenir compagnie sur cet horaire. De manière générale, tromper l'ennui ou utiliser ce temps libre pour lire était facile. Mais là, ce n'était pas la joie, et la mienne dépendait de mes lectures. Qui elles-mêmes déterminait mon humeur qui déterminait mon moral. J'ai choisi Phèdre et Andromaque. On a déjà vu plus pertinent comme choix.Après avoir fait quatre courses pour des bonbons, des clopes, du café et des merringes. J'ai attéris dans le parc. Il était désert. C'était comme être seul sur terre, pas une voiture qui passait, pas même un chat ! J'avais du mal à lire. En temps normal, j'aurais savouré ce silence après le bruit accablant de la matinée agitée. Seulement dans l'état de léthargie où je me trouvais ce silence était angoissant. Il me renvoyait à ces mille questions qu'on se posait tard pendant les insomnies, avant le moment T. Or, ce moment était passé. Il ne restait plus que moi et moi seule ; pas d'autre distraction, de pensée autre. Les questions se posaient dans ma tête à l'image des cadavres des poilus de la première : dans une boue d'angoisses fleurissantes. Quand l'angoisse arrive, c'est qu'on a perdu.
Et je savais que j'avais perdu mon pari d'être aimé et comprise tout entière. La sensation d'être un objet vivant non identifié m'avait déjà hanté, pourtant c'était la première fois qu'elle me hantait l'esprit de façon aussi significative. Si je me comprenais moi, qui suis en ma propre compagnie depuis toujours et forcée avec moi-même jusqu'à la fin. Pourquoi me faire comprendre d'elle avait été si dur ? Tout mon entourage y arrivait, même si parfois ce n'était pas toujours ça totalement. J'étais le problème . Qu'est-ce qu'il me manquait au juste ? Je m'avais moi, ce n'était pas suffisant pour elle . Ou bien c'était que je m'avais moi et qu'elle ne voyait pas où il restait de la place pour elle dans ce foutoir qui était mon moi.-La vérité était toute autre. Je ne l'ai su que bien après. Elle s'était remise avec son ex précédent. Je n'avais servi qu'à le faire jalouser et revenir plus vite. Ce qui lui valut longtemps le surnom fort poétique de : La salope, avant qu'un autre Ex ne prenne sa majuscule. Aujourd'hui on s'adresse la parole qu'en de rares occasions, où je crois bêtement qu'elle a un peu changé. En vain, le vide de tout en elle me rappelle qu'il ne vaut mieux pas regarder en bas quand on grandit. -Dans ma tête, ça cogitait plein gaz. Je lisais en diagonale, ou six fois la même phrase sans m'en rendre compte. En essayant de ne plus penser qu'à ma lecture. Putain con, je la retrouvais en Oenone, le témoin impuissant des aveux de sa maitresse. En Hyppolyte, l'être présent dans ses absences, l'adversaire face à la morale qui inspirait des sentiments interdits qu'il fallait cacher. J'y cherchais du sens et n'y trouvais que des échoes.
Et un truc a sonné.
Des notes.
J'ai relevé la tête de Phèdre.
C'était un saxophone qui chantait et au bout du saxophone un vieux retraité debout qui manquait de cheveux.
La mécanique chantait un air joyeux et entrainant. Chaque souffle appuyé du papy traversait tout ce bazar de métal pour devenir des éclats de joie. Eux ils venaient se glisser dans mes oreilles, faisaient trembler les petits os pour traversé tout mon petit corps.
Puis d'un coup ça a touché mon palpitant. Mon mascara a dit See you à mes yeux et Hello à mes joues. J'étais gluée sur le banc. Je comprenais pas ce qui se passait mais ça passait. C'était là devant moi et je ne pouvais pas en détourner le regard. J'étais hapée par les sons, captivée par la beauté de cet air. ça réveillait tout ce qui avait dormi, endormi par ce premier échec et cette foutue semaine où j'avais du sourire et me retenir de lui dire de fermer sa putain de gueule, avec putains de phrases pompeuses de philosophe de PMU.
Tout est remonté. Quand le papy a remis la bestiole d'acier dans son écrin et reprit la lecture de son journal. J'avais tellement pleuré que j'en souriais.Ce petit papy je l'ai revue deux ans plus tard, près du pond où j'ai vu l'homme statue. Il y jouait souvent du saxophone, sans rien demander, pour le plaisir de jouer du saxophone.


Concentré de bonne humeur, manipuler avec prudence :

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